Haut et court

Publié le par Conchita

Taulier, c'était, tout bien réfléchi ce matin, fatiguant.

 

Et puis non, vraiment, ces ascenseurs me donnaient le tournis.

Je devenais une éolienne japonaise doublée d'un paravent chinois.

La bouteille que m'avait donnée la chenille à notre dernière rencontre avait été vidée.

Elle m'avait mise dans un tel état que j'avais juré de ne plus jamais boire dans autre chose qu'une gourde.

 

Là, je m'y retrouvais. Papa buvait souvent à la gourde, celle qui l'avait nourri au passage des Pyrénées. Elle était restée longtemps accrochée à un clou dans la salle de bain, entre deux jambons Serrano. On s'y glissait, mon petit frère et moi, depuis qu'il avait retrouvé l'usage de sa tête de piaf. Et comme deux Gargantuas armés de longs couteaux, il nous arrivait, même la nuit, de s'en payer une tranche, pendant que de la chambre des parents parvenait, crachouillé, le "Aqui Radio Andorra" d'une radio libre et libertaire dont nous ne comprenions pas le sens.

En 62 du siècle d'avant ce siècle, il y avait les yéyés. Je me souvenais d'un dénommé Antoine, un brave gars, reconverti m'avait-on dit dans l'observation des atolls.

 

Et les roses blanches de Berthe Sylva, le dimanche matin, nous arrachaient des larmes.  De si petites ronces dans de si petits yeux ce n'était pas grave, tout juste des petites poussières de malheur. Alors, on pleurait, avant de partir à la messe.

Il faisait un froid de gueux, la neige nous semblait aussi infranchissable que la Mer Rouge dans nos petites bottes. Parfois, même souvent, mais aux beaux jours, nous reculions ce moment au goût de malabar : échapper à l'église, d'où notre père avait été excommunié par un curé aumônier de bas-étage au prétexte qu'il avait épousé une femme divorcée. Alors, armés de notre seule envie de ne pas aller où nous n'avions pas envie d'aller, nous courrions vers le bois derrière la voix ferrée.

Après le passage à niveau où le garde-barrière, que l'on surnommait Manivelle, passait son temps à monter, descendre, remonter, redescendre une barricade qui ne servait qu'à laisser à la micheline le temps de passer l'aiguillage, nous escaladions comme un flanc de montagne le chemin dans le petit bois, sous les chênes chenus, au milieu des pieds de framboises sauvages, pour nous retrouver, épuisés mais heureux, à proximité du Tir au pigeon et du Lac de la Folie, où les premiers vacanciers en cure transpiraient aussi à leur parcours de santé matinal.

 

Bernard avait recommandé le repos, ça je l'avais bien entendu, et Stéphanie prenait le relais au poste de garde.


Depuis hier, j'avais eu droit à la crécelle du réveil, à la soupe froide et à la visite du sous-médecin chef, frais atterri de sa nuit de débauche dans les douves d'un château écossais, dont il tenait absolument à me narrer par le menu les minutes immarcescibles.

Il avait rencontré une déesse de la nuit, à la figure de lune et un soi-disant nabot du nom de Blaise. Il avait croisé une de mes excellentes amies, Alicia lui semblait-il, au bras d'une Duchesse qui ne lâchait pas des yeux un cochon hurleur, tandis qu'un lapin blanc refusait de servir le thé, pendant que...

C'était bien fumeux, cette histoire.

Depuis tous ces jours, les tables avaient tourné, telles des derviches. Je n'étais pas prête à retrouver le tapis de prière, surtout déboussolée. J'avais commandé un téléphone portable, à coque dorée. Je ne savais pourquoi cette image m'avait rassurée.

Un avion perdu l'avait semée, sans doute, un soir de tempête, pour que le capitaine d'un voilier en perdition y dépose une fiole de fortune. Une fiole qu'il avait pu se payer, après avoir gagné au jeu, dans une taverne moisie, et laissé en gage sa jambe de bois et son bandeau sur l'oeil.

 


 

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J'avais été assez piratée ces derniers temps.

Je voyais le mât de misaine, et tout en haut, sous le grand cacatois, flottant, des cadavres exquis.

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mon chien aussi 17/04/2010 16:28


Entre les deux, car nous sommes entre les deux, il faut agir, rigoler et envoyer au diable le petit poison subtil...


Conchita 17/04/2010 18:44



Je ne suis pas fiole, vous savez, pas tant que ça. Si je vous disait qu'entre les deux, je compte faire de la balançoire !



Saravati 13/04/2010 11:24


C'est follement succulent.
Et puis ces souvenirs qui courent dans tous les sens et qu'on peut caresser dans le sens des poils !
Tu devrais enfermer le sous-médecin chef les nuits de pleine de lune, déjà qu'en étang normal, il ulule ...


Conchita 13/04/2010 11:40



Il se trouve que demain c'est la nouvelle lune et qu'il me reste 14 jours pour mijoter une petite potion à ma façon, pour empêcher ce bon Adalbert (le pauvre) de se caresser dans le sens des
poils ! Il devient intenable.



Chr. Borhen 11/04/2010 20:23


Ce texte est rudement bien troussé ma foi, assurément le meilleur depuis que je vous lis. Et ce plaisir que vous avez - j'espère... - de jouer avec les sons, parfois de les malmener, est de plus en
plus évident à l'oreille...

Ah oui, une dernière chose, plus justement une certitude dont je souhaite vous faire part : on court tous après notre enfance, et on meurt de ça.


Conchita 11/04/2010 20:49



Je m'amuse, dans le petit bois de Trousse-Chemise, à ce jeu : écrire en m'écoutant parler. En chantant, peut-être, ce qui explique ces fausses notes et ces couacs.


Pour l'enfance, je ne l'ai pas quittée, et j'ai la même certitude : on en meurt. Je suis morte, ne l'avez-vous pas vu ?



Anna de Sandre 10/04/2010 22:47


Il y a toujours de la jubilation et de la malice dans vos textes, c'est très agréable.


Conchita 10/04/2010 23:57



Avec la glace au malabar, celle à la malice est ma préférée. Avec une tonne de jubilation bien onctueuse. A chaque fois, je m'en lèche les doigts !