Soleil vert

Publié le par Conchita

C’était le grand jour.

La salle d’audience était comble. On eût dit la nasse de mon cousin Joseph aux plus beaux retours de la pêche.

Monsieur le président Pradier en était à l’interrogatoire des témoins.
- Pasquier était dans un dortoir voisin, il a entendu du bruit, il a vu la lutte entre Wilson et Werther. Il les a séparés. Wilson a demandé un manche à balai. Pasquier a répondu : «Il y en a un dans ton dortoir». Pasquier a vu Wilson saisir ce manche à balai et en frapper Werther.

Le Président sourit presque, et susurra, après avoir cérémonieusement écrasé la mouche qui volait autour de son lorgnon :

- En présence d'un fou furieux, le devoir d'un gardien n’est-il pas d'employer la camisole de force et non le bâton ?
Puis, on appela Seret, le gardien-chef, et le docteur Nodot, le médecin légiste, qui avait pratiqué l'autopsie et n’avait pas trouvé de causes ayant pu donner la mort, autres que celles provenant des coups.
L’avocat de Bernard était intervenu, en essayant de balayer d’un revers de manche le cadavre de la mouche présidentielle, malencontreusement échoué sur son plastron.

- Monsieur l'interne Chapron déclare que Werther était une alcoolique, cause qui rendait les os friables. Qu'en pense Monsieur le docteur Nodot ?
- Je n'ai pas trouvé de traces d'alcoolisme. Les fractures causées par les coups pouvaient occasionner la mort.
Le bon docteur ajouta même qu'une fracture de côte se produit plus difficilement après la mort que pendant la vie. L'hypothèse d'une fracture post-mortem lui paraissait inadmissible.
Chapron persistait :

- Monsieur le Président, l'autopsie n'a été faite par le Docteur Nodot que trois jours après la mort, donc le cadavre avait eu le temps de passer par beaucoup de mains, et avait pu subir des avaries.
Puis arriva à la barre Gervais, un autre gardien, expliquant avec des larmes dans la voix qu'il avait été victime en 1896 d'une dénonciation calomnieuse d’un fou dangereux nommé Arthur. Ce fou avait dit, faussement, avoir été battu, allant jusqu’à s’écorcher lui-même pour le faire croire.
Un autre gardien vint affirmer que l'an dernier, en mai, il avait été frappé d'un coup de couteau.

Très souvent, disait-il, les aliénés cachent des objets contondants, bâtons ou couteaux, pour frapper les gardiens à l'occasion.
Le président lut ensuite la copie des déclarations faites, dans un langage assez apocalyptique, par plusieurs fous ou délirants, témoins de la lutte, qui ne faisaient que faire état des coups portés.
L'audition des témoins était terminée.

Monsieur Mercier, juge suppléant, occupant le siège du ministère public, intervint pour le réquisitoire.

Mercier était un jeune godelureau, fraîchement nommé de province, qui écrivait ses textes avant de les prononcer, ce qui lui rendait la parole moins hésitante et le faisait triompher de sa timidité naturelle, donnait à ses discours, quoique d'allure un peu trop froide, impersonnelle et classique, beaucoup de méthode et de logique, et dans la forme, il fallait bien le dire, une certaine élégance de bon aloi.

Les arguments étaient toujours groupés en bon ordre et judicieusement choisis.
Ledit Mercier avait développé cette idée très juste : alors même que certains aliénés seraient dangereux, il ne s'en suivait pas que l'on ait le droit de les assommer, les gardiens doivent employer la camisole de force, et non point la trique. Et enfin, les fous - qui sont ici-bas, des malheureux, des déshérités, des êtres faibles, misérables et souvent abandonnés - ont droit à plus de protection que les autres humains. Les gardiens qui les frappent ne méritent pas d'indulgence.

- Voilà qui est très important, dit le Président, se tournant vers les jurés.

Ils allaient écrire cela sur leurs ardoises quand le Lapin Blanc l’interrompit, d’un ton très respectueux, mais en fronçant les sourcils et en lui faisant des grimaces.

- Peu important, veut dire Votre Honneur, sans doute.

- Peu important, bien entendu, c’est ce que je voulais dire, répliqua Pradier avec empressement.

Et il continua de répéter à demi-voix  "très-important, peu important, peu important, très-important " comme pour essayer lequel des deux était le mieux sonnant.

Quelques-uns des jurés écrivirent " très-important," d’autres, " peu important."

Je voyais bien tout ça, j’étais assez  près d’eux pour regarder sur leurs ardoises.

A ce moment-là, Pradier, qui pendant quelque temps avait été fort occupé à écrire dans son carnet, cria : silence ! Et lut :

- Règle quarante-deux : toute personne ayant une taille de plus d’un mille de haut devra quitter la cour !

- Cette règle n’est pas d’usage, vous venez de l’inventer !

- C’est la règle la plus ancienne qu’il y ait dans le livre, s’écria le Président courroucé, à cheval sur le prétoire.

- Alors elle devrait porter le numéro un !

Là dessus Stéphanie, qui croyait bon de me distraire en me faisant la lecture de la Gazette du Palais, se mit à rire furieusement. De petits hoquets qui, à peine éructés, partaient en vrilles sibyllines.

- Mais, vous savez, mademoiselle Muriel, Bernard…

Elle pouffait et se tenait les côtes, me lançant des regards amusés.

 

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Cette pauvre fille, plus je la connaissais et plus, je l'avoue, la comprendre me devenait compliqué. Je finissais par me demander si elle n'agrémentait pas ses soirées devant l'âtre, armée d'une cuillère et d'un sucre, à verser de l'eau glacée sur une liqueur aux lueurs d'anis étoilé.

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Commenter cet article

cactus 14/06/2010 16:35


vivi !


cactus 14/06/2010 16:09


je suis si sot si son moi !
Sissi !


Conchita 14/06/2010 16:17



T'as eu la Rosette ?



Volcane 05/05/2010 21:20


Vous auriez pu vous prénomer Alice, chère Conchita...


Conchita 06/05/2010 10:20



Alice au Pays de la Carte Vermeille, alors.



Dominique Hasselmann 30/04/2010 14:54


La parabole (j'en perçois une) est savoureuse : le pastis dans lequel patauge la justice n'a pas d'équivalent, mais sans doute pas de quoi se taper la tête contre les murs ?


Conchita 30/04/2010 15:34



En effet, Dominique. Mes murs se portent très bien, je vous rassure ! Pas de quoi non plus mettre la rate au court-bouillon d'onze heures...



Anna de Sandre 30/04/2010 11:11


"On eût dit la nasse de mon cousin Joseph aux plus beaux retours de la pêche." J'aurais voulu y penser.


Conchita 30/04/2010 11:36



A vous lire aussi souvent que je le peux, je me fais souvent la même réflexion.


:-)